Lundi matin, 7h53, quelque part en europe.
Lente reprise des activités dans une atmosphère en demi-teinte. Dans quelques heures, ce sera l’agitation; couloirs de lycées, facs tentaculaires, bureaux, téléphones et gestes répétitifs, chantiers bruyants, tunnels, rails, fureur des routes et voies engorgées, enseignes tapageuses sur les rues bourdonnantes, bars-restos surabondés vers midi, espaces aériens fluctuants…le mouvement, disséminé, urbain ou semi-urbain, déguisant pour les 5 prochains jours le monde en une ruche réglementée et synchrone.
Et il y a les montres. Partout. Elles s’affichent au bas du moniteur à droite, au poignet ou incrustées au tableau de bord de la voiture, sur le mur d’en face, dans l’ascenseur. Elles nous rappellent le temps profane. Une réalité autre que le monde de la nuit, des clubs feutrés, des soirées enfiévrées.
Ces soirées où le participant, l’acteur, se laisse envelopper par une bulle sensorielle de musiques électroniques. Elles se réunissent en un organisme vibratoire invisible émanant des machines, et emmènent l’esprit vers des destinations inconnues par nous, occidentaux déconnectés de la nature et des rites. Déconnectés de notre passé.
Mircea eliade dit de ce concept qu’il “est par sa nature même un temps mythique primordial rendu présent. Toute fête religieuse, tout temps liturgique, consiste dans la réactualisation d’un événement sacré qui a eu lieu dans un passé mythique, au ‘commencement’. A chaque fête périodique on retrouve le même temps sacré, le même qui s’était manifesté dans la fête de l’année précédente ou dans la fête d’il y a un siècle: c’est le temps crée et sanctifié par les dieux… 2”Nous vivons les nuits techno avec ce sentiment d’assister à quelque chose d’inconnu, mais de familier en même temps. Coupé de notre passé, de nos racines, nous n’avons pas les clés pour comprendre toute l’ampleur du processus rave. Ces musiques, comme l’ambiant, la transe ou la goa auraient-elles une aura de magie? S’agit-il en effet d’une expérience ayant pour origine un rite enfoui dans notre mémoire, et réactualisé par ce biais. Que se passe-t-il vraiment? Une des réponses se situe ailleurs, loin de chez nous. Il faut aller en sibérie, il y a de cela trois ans en arrière.
Hiver 1997, 22h31.
D’étranges rituels ont lieu dans les villages de la région de l’altaï dès la tombée de la nuit depuis des centaines d’années. Cette année-là, pour la première fois, les musiques électroniques sont venues se greffer à ces cérémonies. Une dizaine d’hommes, assis sur des troncs d’arbres, frappent sur leurs tambours et se balancent lentement aux rythmes d’interminables nappes de synthétiseurs. Les chamans de sibérie ont une tradition de communication avec les esprits de la nature, et expérimentent depuis plusieurs mois, par le biais de l’ambiant, une nouvelle manière de se connecter à l’écosystème. Ce rite se déroule une fois par semaine. Auparavant, les rythmes effrénés des percussions, les chants et les techniques de respiration leurs permettaient d’atteindre une altération suffisante de la conscience pour partir en ‘voyage’. Mais l’émergence de l’ambiant assurerait une sensation d’enveloppement et de maintien inégalée jusque là. L’interconnexion (ou l’osmose) entre eux est mieux assurée. Tant au niveau du groupe que des éléments vivants les entourant.
Autre clé, autre culture…
Avril 1998, 23h37, au twilo, new-york…
Jephté guillaume, masqué par l’obscurité et les fumigènes, observe les allées et venues des habitués du club, depuis son canapé circulaire. Sur le housefloor, les corps électrisés des ravers semblent s’agiter un peu plus que d’habitude. Mouvements saccadés et circulaires des nuques des filles, gestuelles affirmées des corps des garçons, yeux fermés et paumes imperceptiblement orientées vers le plafond orageux. Jephté tourne la tête vers leur direction. Serre entre ses mains son bâton, “une canne taillée dans un bois massif, surmontée d’un pommeau en forme de tête africaine aux traits anguleux 3”. Il reconnaît sur le dancefloor une chorégraphie étrangement familière, mimétisme inconscient des danses haïtiennes. Et ne peut qu’admettre l’efficacité du morceau house envahissant les lieux, morceau qu’il a composé il y a cinq mois en arrière dans un studio new-yorkais. A cette période, jephté était très imprégné de ses réminiscences caribéennes, de l’esprit vaudou que lui a transmis sa famille dès son plus jeune âge.
“tous ce que je fais est vaudou! Le vaudou, c’est ce qui nous a libéré de l’esclavage. Ce n’est pas seulement une religion, pour nous, c’est aussi la culture, l’art, la musique, la politique. Je suis cent pour cent vaudou… les jeunes générations reviennent aux racines, qu’elles soient issues des communautés émigrées à new-york, au canada, en france, ou qu’elles soient restées en haïti.”
Le vaudou reste pour nous obscur, occulte, très certainement menaçant. “rires). Le vaudou ce n’est pas de la magie, c’est spirituel…il est dans l’air, il est là tout le temps, et moi, je le convertis en tempo 4”. Et ce soir, dans un club new-yorkais, le message passe. Les beats et le groove fonctionnent. Le temps d’un morceau, l’esprit et la gestuelle des fêtes haïtiennes sont recrées.
La musique de jephté s’exporte. Parcoure les pays. Voyage, des plages cambodgiennes aux clubs viennois, des open-air espagnols aux lieux underground danois. Le processus originaire est recrée. Les ravers s’agitent différemment à l’écoute de ces musiques chargées de mémoire, se laissent envahir par l’inconnu, s’interconnectent entre eux par un mimétisme perceptible. Atteignent d’autres champs de conscience.
Il y a, dans les musiques électroniques cet aspect d’universalité. Un langage, semble-t-il, accessible à toute culture, défiant le mythe de la tour de babel. Mircea eliade parlait de la “réactualisation d’un événement sacré qui a eu lieu dans un passé mythique, au ‘commencement’ 5”. On imagine aisément les premiers hominidés d’ethiopie, il y a 4 millions d’années, cousins de lucy, frappant sur des bouts de bois creux et découvrant ainsi la rythmique. Une rythmique minimale, ancêtre de ce que l’on allait appeler vers la fin du xxe siècle ‘bpm’. Les chants des australopithèques servaient alors de mélodies. L’expression de l’émotion venait de naître pour l’espèce humaine. Et c’est peut-être cet instant de la découverte que l’on fait renaître dans nos soirées électroniques. On revit l’histoire. Rencontrant notre mémoire. Un voyage sacré dans le temps.









08 Mai 06: les raves urbaines...